Une famille juive vit dans les égouts pendant 13 ans… et revient d’entre les morts : Une ballade des ténèbres

Synopsis (Sapo) :
Lviv, Pologne, 1942. Lorsque le monde s’effondre, une famille choisit de se fondre dans la terre pour survivre. Ce qui n’était au départ qu’une fuite désespérée se transforme en un calvaire sans fin, un silence absolu et une terreur sourde. Voici l’histoire de la frontière ténue entre l’homme et la bête et de l’apparition d’un sauveur inattendu.
Prologue : Quand la porte du monde s’est fermée
En 1942, à Lviv, en Pologne, au cœur d’un hiver rigoureux. Ce jour-là, les rues semblaient normales aux yeux des passants pressés, mais pour nous, le monde s’était effondré. Pas de sirènes, pas d’avertissements, pas d’adieux dignes de ce nom. La guerre ne commence pas par des explosions, mais par des portes qui se claquent au nez.
Quand nous avons compris que cette ville n’était plus la nôtre, quand les noms ont été effacés et les maisons marquées, mon père a été le premier à prononcer le mot que personne ne voulait entendre : « Les égouts. »
Il ne le dit pas à voix haute ; il le murmura comme s’il confessait un péché. Ma mère pleura en silence. Moi, un garçon de dix-huit ans qui pensait comprendre la peur, je découvris soudain que je n’en savais rien. Mon petit frère de dix ans demanda innocemment : « Il fait froid là-dessous, papa ? »
Mon père hocha la tête. Il n’osa pas dire que c’était la fin du monde là-dessous.

Partie 1 : Descente aux enfers
Nous sommes descendus dans les égouts à l’aube, par une nuit sans lune. La plaque d’égout s’est ouverte comme la gueule d’une bête ancestrale.
Ce qui nous a frappés en premier, ce n’était pas l’obscurité, mais l’odeur. Une puanteur d’acide, de décomposition et de « vie » sous sa forme la plus répugnante. Les eaux usées n’étaient pas seulement immondices ; c’était un mélange de tout ce que l’humanité s’efforce d’oublier : excréments, ordures, maladies et rats. La ville entière se vidait au-dessus de nos têtes. Quand mon pied a touché cette eau épaisse et noire, j’ai eu envie de hurler. Mais je ne l’ai pas fait.
Très vite, nous avons appris notre première leçon : le silence est notre seul rempart.
Partie 2 : Une vie lentement érodée
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Sous terre, le temps commençait à se dissoudre. Les premiers jours furent les pires, car les souvenirs de la lumière du soleil étaient encore trop vifs. Le manque de lumière était plus pénible que l’obscurité elle-même.

Le plafond était bas, humide et irrégulier. L’eau nous arrivait aux chevilles, parfois aux genoux. Chaque pas résonnait comme un coup de tonnerre dans cet espace exigu. Nous dormions assis, à demi conscients. Les égouts, eux, ne dormaient jamais.
Mon père tentait d’imposer l’ordre en instituant des « gardes imaginaires ». Ma mère, elle, s’accrochait à la dignité humaine, soignant les p laies avec des chiffons déchirés et divisant les maigres restes de nourriture en portions égales.
J’observais mon petit frère faire semblant d’être courageux, trop courageux pour un enfant. Il ne pleurait pas. Cela me terrifiait plus que n’importe quel cri.
Nos corps commençaient à se transformer : mycoses, infections, coupures qui ne guérissaient jamais. L’humidité nous rongeait de l’intérieur.
Partie 3 : Un héros des ténèbres
C’est apparu le troisième jour. J’ai d’abord entendu des pas, puis un faisceau de lampe torche a percé l’obscurité, se reflétant sur l’eau sale. Un homme est sorti d’un tunnel latéral, ses vêtements en lambeaux, ses bottes couvertes de boue, le visage durci. J’ai cru que c’était la fin.
Mais il n’a pas crié, il n’a pas fui : il nous a simplement regardés.
« Vous n’avez rien à faire ici », a-t-il dit d’une voix basse et rauque.
Mon père a répondu avec la vérité crue, car il n’avait plus rien à perdre :
« Juifs. Traqués. Il n’y a nulle part où aller. »
L’homme soupira, le soupir de quelqu’un d’épuisé par le monde. Il était égoutier. Il connaissait chaque tunnel, chaque vanne d’eau, chaque piège mortel lors des fortes pluies. Il nous mit en garde contre les rats, contre le silence, puis demanda :
« Combien d’argent avez-vous ? »
Nous l’avons payé. Non pas parce que nous lui faisions confiance, mais parce que nous n’avions pas le choix.
Partie 4 : Quand l’argent a manqué, l’humanité est restée.

Il revint deux jours plus tard avec du pain rassis, quelques pommes de terre et des bribes d’informations venues de la surface. Chaque descente lui coûta la vie.
Les semaines se sont transformées en mois. Les mois en une année.
Finalement, l’argent a manqué.
Mais il continuait de venir.
Nous n’avons jamais demandé pourquoi. Peut-être redoutions-nous la réponse. Peut-être craignions-nous que, s’il devait expliquer sa raison, ce fragile fragment d’humanité ne disparaisse sous les mots.
Il y eut des jours de pluies torrentielles, où l’eau montait si vite que nous n’avions que quelques secondes pour gagner les corniches, retenant notre souffle tandis que l’eau glacée nous léchait la poitrine et la gorge. Une terreur silencieuse nous étreignait. Au-dessus de nous, nous entendions des pas : des bottes allemandes. Clomp, clomp, clomp.
À chaque coup de bottes, le monde entier des égouts retenait son souffle.
Plus un bruit de toux.
Plus un cri.
Mon frère se mordait la main jusqu’au sang pour rester silencieux.
Il y a eu des moments, dans ce désespoir absolu, où j’ai souhaité mourir, simplement pour respirer profondément sans peur.
Mais nous avons survécu.
Treize années interminables (comme les appelle notre mémoire, même si en réalité il ne s’agissait que de quatorze mois qui nous ont paru des siècles). Nous avons survécu comme des ombres, attendant le jour où nous pourrions redevenir humains.

